"Les Billets fous de Luce Caggini"

A ma mère

Je regardais ma mère avec d’autres yeux. C’était la première fois que le visage de ma mère n’avait plus de lumière.

La fois où nos deux présences détruites, où jour et nuit avaient confondu leurs lueurs, leur matière, leur apparence, même leurs heures, la fois où toutes deux altérées par les lieux travestis de stupeur, lieux vidés de leur tendresse, de leur contenu intime me réduisaient à une pelletée de poussières parce que évidence et obscurité étaient soumises au réel et au virtuel dans le même lit : là, devant moi, ma mère n’était plus ma mère.

Les temps, le sien et le mien flottaient au-dessus de nous, nous unissant dans un lien immortel. Moi, la nomade adorée de ma mère, je me laissais glisser pétrifiée, transie dans cette fausse matière que j’avais créée artistiquement pendant des années un peu partout dans le monde : du marbre ; il s’abattait maintenant en masses sur mes épaules, me réduisant en rognures.

Ma mère naissait dans un ailleurs, moi dans un autre ; les mots ne correspondaient plus. D’ailleurs les mots s’étaient tus. J’apprenais la confrontation d’une mère que j’avais méconnue.



29/03/2016
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 21 autres membres