"Les billets fous de Luce Caggini"

Cheanee vient d'apprendre qu ' il est atteint du Mal ( Quatrième partie ). " Un sourire de mon ami le lion "

Je vois que j’ai épuisé ma vieillesse en une nuit.

Je ne me parle plus de la même façon.

J’avais été l’enfant d’une tribu de mon invention, qui dormait nu dans les touffes d’herbes.

Mes yeux bleus, ma tignasse blonde m’ont trahi et m’ont mis à l ‘écart.

Tout s’est passé sans moi.

Une seule nuit a détourné le cours d’un fleuve que j’aurais juré au départ aussi long que le Niger.

Premier geste : dégager de mes murs les torses grecs, les photos d’éphèbes qui ont obsédé la meilleure part de la vie d’un enchaîné déchaîné qui a tout connu.

Dépouiller ce cadre farci de tout ce qui fait la différence entre hier après-midi et aujourd’hui. Personne ne sera étonné, parce que personne ne saura jamais. Déblayer les cartons remplis des cartes souvenirs, cadeaux et accroche-cœurs de toute nature, photos posters, littérature spécialisée. Les miasmes du passé. Tout ce qui a été un reflet de moi me gêne. Vide-ordure depuis le troisième. Au passage un coup de godasse dans un plâtre grec, recopié des millions de fois dans toutes les galeries de Soho.

Je regarde mon vélo qui occupe une place de choix dans le living room. Je l’offrirai à Smain, le door-man.

Deuxième étape : Envoyer un mail à tous pour dire que je pars en voyage pendant 365 jours.

Ça voudra  dire : « rendez-moi ma paix, j’ai décidé d’expulser les temps funestes, je rejoins un territoire en pleine lumière dans la solitude de mes secrets. »

Barboter dans les livres et la musique avaient été des périodes marginales, ce sera un miraculeux moyen de puiser avant le final un raccourci dans l’amour de la vie, ouvrir le portail de toutes les musiques.

Me laisser saturer de tous les concerts retransmis du Lincoln Center depuis Avery Fischer Hall, Carnegie, tout ce que New York peut offrir, les harmonies célestes qui transportent, ce qui fait que mêmes les paralytiques peuvent gagner le paradis dans un paso-doble et que moi, je pourrai m’envoler doucement.

Je reste planté là comme une poutre à attendre que le Bon Dieu me dise de tenir encore un peu dans mon appartement.

On dit que les hommes vont se cacher pour mourir, un écrivain australien Colleen Mac Cullough en a même fait un roman : « Les oiseaux se cachent pour mourir. »

Un chant d’oiseau  pour écervelés imprudents ?

Du fond de leurs tripes quelque chose doit se mettre en marche pour leur donner les bonnes instructions : voler aussi longtemps que possible et doucement se poser sur leur dernière branche.

Je sortirai seulement pour faire le tour du bloc, entre deux pages d’écriture, parce qu’il faut écrire pour laisser un bon souvenir de soi.

C'est bien plus parlant qu’une photo, même bonne.

J’ai fait largement le plein de la cité, il n’y a pas une donnée dans cette ville qui ait été étrangère à mon investigation : j’ai battu le pavé.

Je suis new new-yorkais, comme l’autrichien, le fameux Abraham qui vient d’achever la construction de son forum culturel de 24 étages, avec sa façade de verre et de zinc dans la 52ème rue.

Pas une dalle de béton qui n’ait été posée à mon insu.

Pas un club qui ait échappé à mes nuits.

Moise a bien dit : féconder sans en surveiller l’avancement, le calice de mes égarements, jusqu’à la métamorphose de la Rédemption.

D’une certitude irrespirable, peut être saurai-je avec l’aide de Dieu tirer quelques douceurs fictives de ce temps en suspension ? On en a vu d’autres qui s’étant abandonnés à Dieu,  avaient reçu la visite d’un ange ou, même, eu l’apparition de la Vierge Marie.

Je hanterai la compagnie des Pères du Désert, j’irai tresser les joncs avec Abba Antoine devant sa porte, m’accroupir à ses cotés devant sa porte, sans un mot et, comme lui, je trouverai que le désert est une autoroute trop encombrée. Nous rirons sur notre bouée.

C'est le printemps, un jour, je repousserai comme un bourgeon.

D’en haut, de mon troisième étage, fenêtre sur cour, je peux voir une très vieille dame assise devant son écran lumineux. Elle est là du matin au soir. Le côté surprenant de ce voisinage, c’est qu’à partir de maintenant, nous allons coexister dans le même combat contre le temps ; je ne connaîtrai jamais d’elle, je suppose, que ses cheveux  blancs et le dossier de son fauteuil. Elle ne saura jamais l’incognito de ce compagnonnage. Si elle tournait la tête, elle verrait que je souris.  On peut prévoir qu’elle continuera son rythme tranquille, avec ses petites pilules, tandis que moi, je ne me soumettrai pas à ces traitements de cheval qui ont fait souffrir tant de gens autour de moi.

Avec la tête comme un avion de grande portée qui traverse une brochette de cumulo-nimbus, une vieille dame dans l’autre partie du bâtiment que je ne croiserai jamais, un door-man qui me tiendrait lieu de cordon ombilical, des murs entièrement recouverts de livres , mon vélo qui ne partirait pas tout seul, je suis l'un de ces Kurdes sur mon territoire des monts Zagros , seul à parler ma propre langue, à l’abri d’un 36ème parallèle que personne n’a jamais vu, à passer mes dernières heures sur mon canapé, à m’abreuver de tout ce qui a modelé les premières images de mon enfance où le visage de ma mère vient en première ligne comme une vision sécurisante qui aurait le pouvoir de me faire revenir à la surface après un plongeon interminable.

Une autre petite machine s’est mise marche.

De voluptés balayées, en rugissements de désespoir, dans ce décor où conscient et inconscient je suis encore partie, des abrégés d’émerveillement défilent.

Les heures passent sans moi, l’égaré de la brousse new-yorkaise.

(Extrait de " Un sourire de mon ami le lion )

 



16/08/2019
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 32 autres membres